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Le premier et le dernier spectateur

Auteur

Patrick Holzapfel

Date

13 janvier 2022

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MoMA Edward Hopper. New York Movie. 1939

Que se passerait-il si tous les films étaient projetés devant des salles vides? Comment se porteraient le premier et le dernier spectateur dans l’un de ces cinémas? Un round de gymnastique intellectuelle en marge du «Focus» consacré aux «fantaisies du public».

J’ai commencé par me représenter un cinéma vide. Ces jours-ci ce n’était pas trop difficile. Un cinéma vide où passe un film. Les portes sont verrouillées et personne n’est assis devant l’écran, mais un film passe. Un film quelconque. Un film parlant car on entend des voix résonner dans le foyer. Je me suis imaginé que des films étaient projetés partout, même si personne ne les regardait. Dans toute la ville, des films seraient présentés dans des cinémas vides. Comme on peut lire dans les journaux que des avions volent même quand personne n’a pris place à bord.

Les films doivent être montrés, cela va de soi. C’était déjà l’avis d’Henri Langlois, l’ancien directeur de la Cinémathèque française. Plutôt passer un film jusqu’à ce qu’il soit en lambeaux plutôt que le protéger dans un cagibi quelconque et l’oublier. Toutes les voix et les images qui ont été sauvegardées sur de la pellicule comme les témoins de temps révolus. A l’instar de la vie elle-même, elles sont menacées d’oubli. Tout disparaît. La fugacité est inscrite dans le support lui-même. Cela vaut pour l’analogique comme pour le digital à la durée de vie plus courte. Mais sans spectateurs? Je me suis imaginé que des films sont montrés dans chaque cinéma de la ville même si personne ne va au cinéma. Ensuite j’ai déambulé à travers la ville, comme si elle était une énorme étagère à livres remplie de trésors non encore lus qu’il me suffisait de saisir. Toutes les lumières englouties derrière des portes fermées à clé, tous les sons sourds qui se bousculent vers l’extérieur et se perdent dans le bruit de la rue. Des affiches de films qui ne disent plus rien à personne. De splendides luminaires Fischer qui n’appâtent plus personne.

Je me suis demandé si cela aurait une signification. Je me suis demandé si les films auraient alors une signification quelconque. On dit que c’est le cas des livres. Couverts de poussière, ils se tiennent sur l’étagère et gardent leurs secrets jusqu’à ce qu’ils soient ouverts. Ils passent pour être des détenteurs de savoir. Avec les films c’est plus difficile. Même s’ils ont un jour été associés à un objet, voire assimilés à lui, ils existent plutôt dans la conscience de la société en tant que catégorie mentale. Ils s’apparentent plutôt aux flux d’images animées qui de toute façon flottent au-dessous et au-dessus et avec nous. Des images qui ne s’interrompent jamais. Des images qui ne se taisent jamais, même si nous essayons de les ignorer.

Je trouve néanmoins quelque chose de réconfortant à la pensée du film qui passe sans être vu. On dit du reste d’un film qu’il «passe». C’est là une action. Il n’est pas «passé», au passif, même si ce serait plus correct du moment qu’il faut bien quelqu’un pour le faire démarrer. Un film qui passe bien que personne ne le regarde se rebelle contre l’ignorance des êtres humains. Les autres images animées, donc celles de la télévision ou des réseaux sociaux par exemple, se distinguent du cinéma. Elles sont mues par la peur, alors qu’au cinéma il en va de la confiance. Là on clique continuellement pour aller à la dégradation, ici on sait que cela va finir. On trouve refuge dans un cinéma. Quand on va au cinéma, on ne peut que difficilement rester indifférent. On ne peut pas non plus enchaîner les clics. L’indifférence est l’état des images à domicile. Au cinéma, même les images que personne ne voit ne me laissent pas de glace. Le public qui, contrairement au sens étymologique du mot, se retire dans sa sphère privée ne peut que hausser les épaules. Les yeux sont clos depuis longtemps à cause de toutes ces images. Quand on interroge les réalisateurs sur leur public, la plupart haussent également les épaules. La masse anonyme demeure obscure. On ne sait même plus pendant combien de temps ceux qui s’adonnent au streaming ont assisté à un film.

Je m’imagine donc qu’un film que personne ne voit passe dans ce seul cinéma, et ensuite je m’imagine que des films passent simultanément dans tous les cinémas devant des fauteuils vides. En réalité, je ne peux absolument pas m’imaginer cela. Comme tout le monde, je ne suis jamais allé dans un cinéma vide. J’étais présent quand des films ont été testés. Mais, même alors, j’étais un spectateur. Quelqu’un m’a donné la clé pour entrer dans l’un de ces cinémas fermés où un film a été montré. J’étais tout à fait silencieux quand j’ai pénétré dans la salle. Je ne voulais pas perturber le film. L’obscurité de la salle était la même que celle qui règne lors de toutes les autres séances de cinéma. Le regard braqué sur l’écran, j’ai trébuché jusqu’à mon siège, un siège quelconque, tous les sièges sont pareils, tous étaient libres mais il n’était pas possible de choisir, ce devait être celui-ci et aucun autre. J’ai vu le film. J’étais le premier spectateur. Marguerite Duras a un jour écrit sur moi: «Il faudrait essayer de parler du spectateur, du premier spectateur. Celui que l’on qualifie d’enfantin, qui va au cinéma pour s’amuser, pour passer du bon temps et qui s’en tient là.» Duras a aussi écrit que l’on oublie la majorité des films que l’on voit. Je m’imagine que je serais le premier spectateur du cinéma. Je n’aurais pas encore de goût. Les algorithmes ne pourraient pas me donner de recommandations sur la base de ce qui m’aurait plu précédemment. Personne ne pourrait rien me recommander, parce que je serais le seul à avoir jamais vu un film, ce film-là dans ce cinéma-là. Je m’imagine quel film ce serait et je constate que ce serait égal. Je regarderais chaque film avec les mêmes yeux. La salle, l’écran, le fait que des images animées défilent sur l’écran, voilà ce qui resterait. Je me demande si ce premier spectateur c’est suffisant. Ne faudrait-il pas au moins deux spectateurs ? Le premier et le dernier spectateur? Jean Renoir a dit un jour que, dans une salle de cinéma, il était toujours à la fois parmi les êtres humains et tout seul. Il a pensé le cinéma comme un art public qui s’adresse à notre intimité en chuchotant.

Je me suis imaginé être le dernier spectateur. Pourquoi serais-je le dernier spectateur? Peut-être parce que les êtres humains se seraient fatigués du cinéma. En fait, cela ne peut pas être possible, parce que il y a toujours quelqu’un qui s’éveille quand d’autres s’endorment. Peut-être alors parce que les êtres humains auraient définitivement démoli les cinémas. Quel genre de spectateur serait le dernier spectateur? Est-ce qu’il s’intéresserait encore à ce qu’il voit ? Est-ce que le fait qu’il serait le dernier à voir un film n’aurait pas plus d’importance que tous les films que l’on pourrait lui montrer? Un jour, Maurice Blanchot a dépeint le dernier homme comme irresponsable, innocent et inutile. Je me demande s’il peut exister un spectateur inutile. Il existe certainement plus de films inutiles que de spectateurs inutiles. De quoi discuteraient le premier et le dernier spectateur de cinéma? Le premier spectateur de cinéma n’existerait que dans le passé, le dernier serait déjà presque estompé, comme s’il n’avait jamais existé. Le cinéma, dirait peut-être le premier spectateur, est un miracle. Qui recommence à chaque nouvelle projection. Tout existe ici et maintenant, peu importe quand les choses se sont passées. C’est bien possible, répliquerait le dernier spectateur, mais il est déjà mort. Tout ne se déroule que dans le passé, la présence actuelle est une illusion dans l’air faite de lumière et d’ombre. Je ne sais pas si un film pourrait atteindre un de ces deux spectateurs. Il ne me vient à l’esprit aucun film qui correspondrait à ces deux spectateurs. Je m’imagine que les films se fichent de savoir qui les regarde. Ils tournent sur l’écran. Libérés de leur signification sociétale, politique et économique, ils tournent comme un hamster dans sa roue.

Je m’imagine que les films sont Sisyphe. Je reconnais qu’ils sont beaux quand ils ne signifient plus rien. Personne ne les verrait, ils seraient libérés des regards qui leur attribuent des significations. Néanmoins, sans spectateurs, ils demeurent inconcevables. Je m’imagine que vous projetez un film produit par des machines pour un public composé de robots. Dans le film, on voit des êtres humains. Les robots ne comprennent rien. Ils analysent les personnages et l’histoire, comptent le nombre de plans et reconnaissent la musique. Ils suivent ce que le film anticipe sur le plan des émotions, certains vont jusqu’à pleurer. Ils n’ont pas décidé d’aller voir ce film parce qu’ils ont lu un article sur lui ou que son titre leur a semblé beau. Ils n’ont pas fait de promenade jusqu’au cinéma et n’y sont pas arrivés en tramway ou à vélo. Ils n’ont rien imaginé. Ils n’ont pas attendu dans la salle de cinéma que le film commence. Après le film, ils n’ont pas patienté dans le froid et ils ne savaient pas ce qu’ils devaient dire. Ils ne sont pas non plus rentrés à la maison et ils n’ont surtout pas rêvé du film. Ils n’ont même pas vécu ce que l’on ressent de beau quand on oublie lentement un film, presque sans s’en apercevoir. Quelqu’un, a dit un jour Marguerite Duras, continuera toujours de lire. Même si la littérature n’existe plus, quelqu’un viendra et déterrera un livre et ensuite cet être humain lira. Pour le cinéma, on peut espérer le même destin.

Patrick Holzapfel est écrivain, réalisateur de films et curateur. Il gère le site Web «Jugend ohne Film», travaille pour le Festival international du film de Vienne et écrit actuellement son premier roman, «Hermelin auf Bänken».

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